Quand on est vieux

  

Elle se prénomme Malvina, quel bizarre de prénom. Mais quelle femme!  C'est ma mère.  Débordante de santé, toujours très active, positive et toujours très souriante.  À l'exception de ses os fragiles, elle est en excellente forme.

Elle s'est occupée de tout dans la maison, jusqu'à l'âge de quatre-vingt dix ans.  Maman était cette sorte de personnes qui ne demandait rien à personne. Elle faisait tout elle-même et nous disait souvent, je suis capable.  Elle était capable de tout.  Quand elle avait une mauvaise grippe, une bronchite ou encore de grosses pierres au foie, ce n'était rien pour elle.  Ça va passer qu'elle nous disait.  Nous n'avons jamais entendu notre mère se plaindre pour elle-même.

À l'âge de quatre-vingt-neuf ans son médecin avait tenté de la convaincre d'abandonner son travail de maison pour enfin se laisser servir.  Et  ce fut peine perdue.  Elle ne voulait pas, elle devait se trouver encore trop jeune.  Une année complète a passé.  Son médecin très inquiet me disait qu’il ne faudrait plus qu'elle vive toute seule.  Ses os sont très, très fragiles, elle doit entrer en résidence.  Cette fois, en écoutant parler son médecin qu'elle adorait, elle a finalement accepté.  Maman me disait, vous avez tous raison, je suis prête à ce grand changement.

Suite à son acceptation, j’ai demandé la compagnie de mon frère pour aller tout régler à la résidence la plus près de sa demeure.  Nous avons rempli tous les papiers, nous avons ensemble choisi la chambre.  Celle qui avait la plus belle vue et qui donnait comme par hasard à côté de son église là où elle s'était si souvent rendue pour y prier.

Nous revenons à la maison pour tout lui raconter et nous lui disons, maman tout est bien fait et réglé.  Vous aurez une très belle chambre, votre place est réservée.  Elle sourit tout le temps qu'on lui explique et semble très heureuse.   Nous lui disons c'est vous seule qui déciderez  du  jour et  de l'heure de votre entrée.  Nous avions pris quelque quinze jours pour qu'elle se fasse à cette idée et pour qu'elle ne se sente pas bousculée par les dates.

Deux jours après, mon frère qui demeure tout près de maman m’appelle et demande  que je vienne.  Maman ne va pas bien du tout.  Elle a l'air très malade.  Elle ne mange plus, ne dort plus et son mal ressemble beaucoup à une crise de coeur.  En dix minutes je suis là auprès d'elle et je lui dis nous allons nous rendre à l'hôpital, question de tous nous rassurer.  Maman était habituée à ce que  c'était toujours moi qui l’accompagnait chez le médecin.  J'entrais même pour la plupart de ses examens.  Elle savait que j'étais là et voulait que j'y sois.  J'étais sa plus jeune, son bébé comme elle disait et elle avait une très grande confiance en moi.  Après plusieurs vérifications, ils nous disent, votre mère n'a rien du tout, son coeur est excellent, son foie et son estomac, tout est bien beau.  C'est simplement qu'elle est très nerveuse et beaucoup stressée.  Pendant que nous sommes là à attendre qu'ils nous disent que nous pouvons la ramener, maman me prend le bras, me regarde avec tout son sérieux et me dis, je ne veux plus retourner chez moi.  Va téléphoner au monsieur et demande si ma chambre est prête.. C'est là que je veux m'en aller.  Je regarde mon frère, nous sommes tous les deux très étonnés et il me fait signe oui vas-y c'est ce qu'elle veut.  J'exécute sa demande, et je reviens lui dire que sa chambre est tout à fait prête, qu'elle peut arriver tout de suite si elle le désire.

Alors voilà le moment le plus difficile pour nous ses enfants.  Lui  tenir le bras pour lui présenter sa dernière demeure.  Elle reste souriante et me dit, c'est ça qu'il fallait.  Je n'aurai plus peur, je ne serai plus seule.  Sur la route qui nous amenait à cette résidence, je conduisais mon auto, le coeur très serré.  J’avais énormément de mal à cacher à ma chère petite mère les pas douloureux que je m'apprêtais à faire. Mon frère à l'arrière était comme moi, mais heureusement, il parlait sans cesse.  Je n'avais pas besoin de le faire.

Après que toutes ses choses furent  rendues et bien placées dans les tiroirs, nous avons dû la quitter.  Elle  était si obéissante, si douce et si fatiguée que l'on s'est dit qu'elle dormirait sûrement très vite. Nous sommes sortis et dehors nous regardions la fenêtre de cette chambre où notre adorable petite mère  reposait.  Nous nous répétions qu’à l’âge de quatre-vingt- dix ans, ce sera mieux pour elle et pour nous aussi.

Pour moi, son bébé,  ce ne sera plus jamais pareil, je réalise que ma mère était devenue une personne âgée,  que plus jamais, elle ne viendra faire les boutiques avec moi, que nos petits repas au restaurant en tête à tête sont aussi terminés. Pour moi, je ne verrai plus jamais ma chère et délicieuse mère rire aux éclats dans les magasins tellement elle adorait ces journées.  À présent, elle a surtout besoin d'être encadrée et surveillée.  Elle n'aura plus rien à faire, et je sais qu'elle perdra beaucoup de son autonomie.

Aujourd'hui, ma maman est âgée de quatre-vingt-quinze ans.  Elle est resplendissante. Elle a toujours ses os très fragiles mais sans plus. Elle est aussi assez confuse, mais quand elle me voit arriver, elle accroche son plus beau sourire et me regarde sans cesse.  Il y a tant d'amour dans ses yeux.  Je crois que nous fêterons ses cent ans.  Elle est bien capable.

 Avec tout mon amour de votre fille.

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